« À l’ère de l’IA, le contact avec le cheval réactive notre intelligence »
Pour Eva Reifler, fondatrice de l’IFIE, l’enjeu principal de l’intelligence artificielle (IA) n’est pas technologique mais humain : que devient une société qui ne supporte plus l’effort de penser, ressentir ou expérimenter par elle-même ?
Dans cette perspective, le contact avec les chevaux, par le biais de l’équicoaching, prend une dimension primordiale. Il ramène les personnes vers la présence, la réflexion et l’inconfort nécessaire à l’évolution personnelle.

Comment cette réflexion autour de l’IA t’est-elle venue ?
Lorsque je regarde Facebook, je constate que la majorité des contenus sont relayés, partagés, reformulés… Il y a de moins en moins de pensée personnelle. Je remarque aussi une forme d’aversion physique quand je lis des textes générés entièrement par IA. Nous devenons dépendants de formulations toutes faites, au point de reprendre automatiquement ce que la machine produit.
On entend souvent que l’IA va « nous dépasser » mais elle ne crée pas à partir du vide : elle recombine du savoir humain déjà existant, elle n’invente rien. Pour moi, le danger n’est donc pas qu’elle devienne supérieure à nous mais qu’elle nous rende progressivement passifs, fainéants dans notre manière de penser.
Pourquoi dis-tu que « l’intelligence n’est pas artificielle » ?
Parce que l’intelligence mobilisée par l’IA est entièrement humaine. Elle est constituée de siècles de pensée, d’écriture et d’expérience accumulées. Ce qui est artificiel, c’est l’algorithme qui combine ces éléments. J’aime beaucoup l’expression « inceste épistémique » : avec l’IA le savoir finit par se nourrir de lui-même, sans expérience réelle, sans confrontation au vivant, au corps, au terrain. C’est finalement une boucle fermée.
L’IA possède tout de même des bons côtés ?
Bien sûr. Utilisée avec discernement, elle peut aider à structurer la pensée, clarifier des idées et accompagner la réflexion sans la remplacer. Mais ensuite, il est essentiel de continuer à confronter ses idées à d’autres humains et à l’expérience réelle. Le problème apparaît lorsque l’on consomme directement des conclusions prêtes à l’emploi. Former une opinion demande du temps, du doute et de l’inconfort. Une réponse instantanée supprime cette étape. Le souci, c’est que notre cerveau cherche naturellement à éviter cet effort. Les tâches complexes activent des zones liées à l’inconfort, proches de celles de la douleur. L’IA devient alors un chemin très séduisant : rapide, fluide, immédiat. Mais ce que nous déléguons, c’est précisément ce qui nous construit : la friction, le doute, la pensée qui se cherche. Le vrai danger n’est pas la machine, c’est « l’impuissance apprise », le fait de ne plus tolérer l’inconfort de penser par soi-même.
En quoi le cheval peut nous aider à continuer à penser par nous-mêmes ?
Le cheval répond directement au système nerveux, au corps, à la cohérence intérieure. Avec lui, impossible d’être passif, il oblige à revenir à la sensation, à la présence, à une forme d’intelligence incarnée que la machine ne peut pas remplacer.
Ce qui est intéressant, c’est que le travail avec le cheval en équicoaching ne consiste pas à donner des solutions toute faites mais à traverser un processus. Et c’est ce processus qui transforme.
Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous cherchent des réponses rapides mais ce n’est pas la réponse qui fait évoluer un être humain ; c’est le chemin parcouru pour y parvenir. Je parle de plus en plus de « coaching transformatif » pour décrire l’approche que nous enseignons à l’IFIE : ce n’est pas la solution qui compte mais ce que l’expérience modifie en nous. L’IA peut produire du savoir mais elle ne produit pas d’expérience.
Un autre point de vigilance ?
L’IA peut donner l’impression de comprendre, d’avoir des émotions ou de ressentir, cela peut créer une confusion. À l’IFIE, on apprend à nos équicoachs à ne pas projeter, à ne pas manipuler à ne pas enfermer quelqu’un dans une interprétation. L’IA, elle, peut parfois le faire implicitement. Il y a donc un risque psychologique autant qu’intellectuel : dépendance, surinterprétation, perte de limites dans la relation à la machine… En effet ces systèmes n’indiquent pas de frontière claire à l’usage. La conversation peut devenir infinie, l’intelligence artificielle ne posera jamais de limite.
« L’IA peut produire du savoir mais, à l’inverse du cheval, elle ne produit pas d’expérience. »
Selon Eva Reifler l’IA révèle et amplifie une tendance déjà présente : consommation passive, dépendance, anesthésie émotionnelle, perte de lien au corps et à l’attention profonde. Le cheval agit à l’inverse : il ramène à la présence, à la sensation, à la responsabilité intérieure. « Dans ce sens, il s’agit peut-être moins de rejeter l’IA que de réaffirmer ce qui fait encore notre humanité : le corps, l’expérience et la capacité à penser par nous-mêmes. »
Propos recueillis par I.C









